Si les samouraïs furent les héros permanents du Japon médiéval. Il est un autre type de guerrier qui enflamma les imaginations de tous bords : le ninja. Espions, saboteurs, assassins, ceux-du-côté-obscur passaient pour de véritables démons des Arts Martiaux. Mystérieux, invisibles, et d’une efficacité déconcertante.
Ne dit-on pas que les samouraïs eux-mêmes les craignaient plus que tout, et que certains ninjas étaient les fils des Tengu. Génies martiaux de la Mythologie nipponne, insaisissables et farceurs, vivant cachés dans les montagnes ? Qu’il soit bien clair toutefois que, dans une société japonaise organisée, hiérarchisée et dominée par la loi rigide des Seigneurs de la Guerre, les ninjas ne pouvaient exister que par la volonté opportuniste et changeant des Daimyô et des Shôgun. En aucun cas, ces Guerriers de l’Ombre ne purent agir et se développer en dehors des nécessités exprimées par les maîtres du pays. Ceci est tellement vrai que, lorsqu’en 1581, le grand chef de guerre Oda Nobunaga (1534-1582) décida d’en finir avec eux, il envoya ses troupes de samouraïs dans la province de Iga et le massacre fut tel que très peu de ninjas purent s’en sortir sains et saufs.
Ninja et littérature
Dans la littérature populaire, les ninjas sont souvent décrits, de manière simpliste, comme les anti-samouraïs. Alors que les nobles guerriers des troupes régulières agissent au grand jour. Respectant les règles du Bushidô, le Code d’Honneur des samouraïs. Les hommes en noir sont censés exercer leurs talents en dehors de toute éthique. Agissent dans l’ombre des puissants, à l’abri de la justice, habituellement la nuit. Davantage d’une manière volontiers qualifiée de lâche et de traître. Cette vision des choses, en partie justifiée, ne résiste pas toujours à l’analyse, et le fait est que de nombreux Ninjas étaient aussi des Samouraïs.
Précisons qu’aujourd’hui, il existe des personnes qui pratiquent ce qu’on appelle le Nin-jutsu. Ces personnes considèrent que les ninjas étaient des gens bien, et que les ninjas étaient supérieurs aux samouraïs, et que les ninjas faisaient ce qu’ils voulaient, etc, etc. Après tout, c’est leur droit…
Les premiers ninjas
Le premier grand ninja de l’histoire est supposé avoir été Yoshitsune Minamoto (1159-1189). Déjà cité, et un autre aurait été Masashige Kunusoki (1294-1336). Le moine guerrier Musashibô Benkei, du temple Enryaku-ji, compagnon d’armes de Yoshitsune et fils supposé d’un Tengu (être mythologique, sorte de Gobelin des montagnes), aurait été, lui aussi, initié à l’art des ninjas.
Les ninjas furent utilisés par les plus grands chefs de guerre du Japon. Shingen Takeda, on dit qu’il fut celui qui sut le mieux tirer parti de leurs talents. Il faillit être assassiné par le ninja Denzô Ashizuka, envoyé par Oda Nobunaga. Et les ninjas de Iga et de Kôga, au service du futur Shôgun Ieyasu Tokugawa. Ceux-ci eurent un rôle à jouer en 1600, lors de la fameuse Bataille de Sekigahara.
Le cas célèbre d'un samouraï ninja
L’un des exemples les plus célèbres de samouraï ninja est celui du grand sabreur Jûbei Yagyû. Fils de Munenori Yagyû (1571-1646), Jûbei fut un illustre représentant de l’école de sabre Edo Yagyû Shinkage-ryû. Il passa son existence au service de la famille shogunale des Tokugawa, en tant que maître d’armes et en tant qu’espion.
Bien que nimbée de mystère, la vie de Jûbei a donné lieu à de nombreuses interprétations. Tout jeune, Jûbei s’initie à l’art du sabre. C’est au cours d’un entraînement que, dit-on, il perdit un œil. Jûbei se révéla rapidement très doué non seulement en Escrime, mais aussi dans de nombreuses disciplines individuelles de combat. Ainsi qu’en stratégie militaire collective. Il aurait effectué une épreuve nommée La Retraite des Mille Jours (dont nous auront l’occasion de reparler) et plus tard. C’est ainsi qu’il se retrouva à la tête d’un réseau de ninjas. Il disparaît officiellement vers l’âge de quarante-quatre ans, mais certaines sources affirment qu’il mourut bien plus tard. Il est dit que sa disparation était commandée par les nécessités de ses activités d’espion.
Jûbei
Jûbei laissa à la postérité quelques textes manuscrits importants concernant la stratégie militaire. L’un des plus connus est le Shinkage-ryû Tsuki-no-sho (Le Traité de la Lune de l’école Shinkage).
Le cinéma japonais a souvent représenté Jûbei avec une tsuba (garde de sabre) en guise de bandeau destiné à masquer son œil crevé. Ainsi que des signes mystérieux tracés à l’encre sur son visage.
Ninja et Nin-jutsu au XXIe siècle
La représentation populaire du ninja, véhiculée aujourd’hui par la littérature, les bandes dessinées et le cinéma, est celle d’un acrobate en costume noir. Escaladant les murailles d’un château, portant sur lui un véritable arsenal d’armes dissimulées. Bien évidemment, toujours prêt à accomplir ses méfaits. Si elle peut correspondre à une éventuelle réalité, cette image reste très imparfaite. Les ninjas avaient surtout pris l’habitude d’adopter des déguisements divers de commerçants, d’artistes ou de moines. Ceci afin d’échapper aux recherches, de se fondre dans les populations et d’approcher leurs victimes. La tenue sombre, si elle fut utilisée, ne devait être efficace que la nuit. À savoir que ce n’était pas forcément la nuit que les ninjas étaient les plus actifs.
L'âge d'or du Nin-jutsu
Ce que l’on pourrait nommer L’âge d’Or du Nin-jutsu prit place en plein cœur de l’époque troublée des guerres féodales. Elles opposèrent entre eux des clans guerriers dont les chefs avaient besoin de développer au plus haut point l’art de l’espionnage sous toutes ses formes. Par la suite, sous le règne des Tokugawa, une paix relative et progressivement s’instaura. Le Nin-jutsu décline petit à petit et à la fin du XIXe siècle, on peut dire qu’il a pratiquement disparu en tant que composante effective des Arts Martiaux japonais. Nous connaissons aujourd’hui la transformation de certaines disciplines japonaises. Ainsi graduellement passées du stade du jutsu à celui du dô : le Ken-jutsu → au Kendô, le Jû-jutsu → au Jûdô, l’Aïki-jutsu → à l’Aïkidô, etc.
Toutefois, ce ne fut pas le cas du Nin-jutsu, qui ne s’est jamais transformé en Nindô (le terme n’existe pas ou pas encore). Certains experts contemporains tel Shôtô Tanemura, fondateur de l’institut Genbukan, parlent de Ninpô ou Méthode des Nin(ja). Cependant les idéogrammes hô (pô) et dô sont très différents l’un de l’autre.
Si le Nin-jutsu n’a pas suivi le mouvement général imprimé au sein d’autres Arts Martiaux du Japon, cela est dû sans doute à sa nature profonde.
Par Patrick Lombardo, 7ᵉ dan FFK - Karaté Bushidô N° 363 - janvier 2008 - Mis à jour par MMDAM
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